Je ne retrouve pas l'auteur de ce courrier. Mais
c'est forcément une élève du Chinchon où elle a passé sa 1ère année de bac pour "monter" en foret
à comparer avec les souvenirs des "internes" du Chinchon, des garçons de Gambetta...(voir pages sur la droite): Ils étaient ensemble en terminales.
RÉVOLTE EN FORÊT
Encore un brin de biographie, puisque vous semblez l’accepter.
On voyage, les yeux fermés, on profite, c’est la « Dolce
Vita » sans jamais être « à bout de souffle ».
Et là, « au printemps de ma folle jeunesse » (comme
disait Clément Marot) je flottais dans une quiétude sans limite.
Voilà pourquoi
j’étais arrivée au collège avec plus d’une semaine de retard.
Les copines s’alignaient pour monter dans le car en partance
pour le lycée de la Forêt.
Un lycée tout neuf. En plein cœur de la forêt de Paucourt.
J’étais à la fois contrariée de quitter la vieille école du
Chinchon mais aussi impatiente de découvrir ce nouvel établissement.
Mes parents, eux, ne décoléraient pas, une école à l’autre bout
de la terre, plus de trois kilomètres hors de la ville, dans une forêt sacrée,
gardienne des secrets, ceux du « chien de Montargis » qui avait sauvé
son maître de la décapitation et surtout ceux de la Résistance.
Nous nous étions abstenus de toute visite au chantier, ne pas
voir les chemins dégradés, le bitume remplacer les arbres plusieurs fois
centenaires, ne pas entendre les cris, sifflets et klaxons à la place des
oiseaux.
Le lycée n’avait aucune allure, un truc rectiligne au bout d’une voie goudronnée qui coupait deux espaces d’herbe rase.
A gauche, une station pour vélos. Au fond la bâtisse
aux vitrages serrés, sur trois étages. Une sorte de prison vitrée où il faudra
apprendre l’enseignement d’hommes qui ont réfléchi au grand air.
Le car nous déposa devant la grande grille, les garçons
partirent de leur côté, les filles de l’autre. A chacun son escalier. L’entrée
dans la classe, les garçons d’abord, les filles ensuite.
Au signal du professeur, les garçons s’arrêtèrent derrière leur
pupitre à sa droite, les filles à sa gauche. Au signal, chacun s’assit. Le
professeur me désigna une place vide au premier rang féminin. Le cours débuta.
La récréation
se révoltait de la séparation des sexes, un
ballon passait d’un côté, de l’autre par dessus la ligne bleue de
séparation que nous enjambions allègrement, le pion sifflait. Peu après, par
mégarde ! il prenait la balle en pleine poire.
C’était un jeu sans lassitude, qui tirait parfois en longueur
pour protéger les petits couples échappés pour se bécoter puis s’en revenaient
subrepticement par le stade, ouvert sur l’arrière du lycée.
Ah ! La belle chose que d’être jeune ! Il poussait
comme un vent de liberté, on s’y laissait porter.
Et, comme écrivait Chateaubriand « Si
vous voulez contrarier les idées, les resserrer dans un cadre où elles ne
peuvent plus entrer, elles feront explosion ». L’explosion ne s’est pas
faite attendre !
Nous
mangions presque tous à la cantine. Après les garçons, les filles
« réfectoiraient », puis sortaient devant l’œil froid du surveillant.
Cette fois, Nicole eut à peine le temps
de franchir le seuil, elle fut tirée à l’extérieur. Puis la suivante. La
suivante encore ! Mon tour ! La main ferme d’un garçon attrapa ma
main droite, me tira jusqu’à ce qu’un autre garçon s’empare de ma gauche en
tendant son autre main à Christiane ! Même sort pour le reste des boëlles
qui sortaient. Les quelques garçons encore seuls nous faisaient signe de nous
taire. A la fin, le premier de la cordée leva son bras libre, la ribambelle -un
garçon, une fille, un garçon, une fille-
s’ébranla ! Le surveillant hurla. Il tenta de nous arrêter, nous
accélérâmes. Il abdiqua.
Un
tour de bonne humeur, de franches rigolades, nous partîmes par la grande allée
interdite à l’arrière du bâtiment. Les joueurs de tennis s’arrêtèrent, ébahis
par cette longue bande bruyante et chaotique. Nous huèrent devant la piscine,
toute neuve. Toute moche, qui défigurait l’entrée du bois. Nous fîmes un
crochet par le stade où certains demandèrent un arrêt pour faire le plein de
nonnettes à la cahute des bonnes sœurs. Puis repartîmes à vive allure afin de
ne pas rater les cours.
Le
pion nous accueillit en beuglant, mais nous ne l’avons pas entendu. Notre
Marseillaise couvrait ses invectives. C‘était beau à voir, ce type épuisé de
colère face à notre envie de vivre ! Le Principal est arrivé. Nous avons
continué. Il a levé les bras, a demandé à quoi rimait cette cavalcade. Gérard,
le chef de l’escapade, s’est approché : « Nous ne voulons plus de
cette séparation dans la cour ». Le
principal s’est montré grandiose, il a acquiescé ! Nous l’avons
applaudi ! Puis nous avons repris joint la classe, un gars-une fille.
Personne ne nous a arrêtés !
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Quelques
temps plus tard, le Ministre de l’Éducation est venu inaugurer le bâtiment. Ce
n’était pas un homme de haute prestance, non ! Un monsieur tout-le-monde,
qui, l’année précédente avait inventé une réforme : nous avions dû passer
une session écrite de la 1ère partie du bac en février, puis renouveler en
juin, écrit et oral. Il a pourtant servi d’exemple à l’ensemble des ministres
qui lui ont succédé, une réforme c’est la meilleure manière pour qu’on retienne
son nom, et tant pis pour les élèves !
Plus
de 50 ans après, j’y suis encore ! Nous sommes en cours de philo. On
frappe : « Il faut descendre dans la cour, le Ministre attend pour
faire son discours ! ».
Monsieur Régnier refuse. Le pion insiste
« Allez, en rang » nous dit-il. Nous
sortons.
- Vous aussi Monsieur.
Régnier refuse. Le principal arrive, le menace.
Régnier cède.
Au retour, il reprend son cours. Non ! Pas tout
à fait ! Lui qui enseignait avec rigueur abandonne le sujet du jour !
Il nous fait une démonstration sur les risques des idées larges, voire de la
désobéissance, Socrate en exemple.
Puis nous en montre les bienfaits, Platon dans ses
écrits. .
Merci
Monsieur Régnier ! Nous avons bu vos paroles ! Et maintenant, ici,
chacun boit à la liberté de faire ! De dire ! Chacun boit à la
liberté.